CHUS

U-turn

Quelques minutes après avoir intégré ma chambre d’hôpital, la semaine passée, mon voisin de chambre est arrivé en chaise roulante, d’un autre étage. La dame qui l’accompagnait lui a souhaité bienvenue dans son nouveau chez lui, ça lui a donné envie de partir vers son vrai chez lui.

Pendant un bon deux heures, j’ai donc été témoin de la fuite du patient voisin. Il a d’abord appelé «Joe? Êtes-vous la femme de Joe?», puis sa femme, ses filles, tous ses amis. Personne ne voulait venir le chercher. Le résident qu’on a envoyé pour le convaincre de rester a lamentablement échoué. Il est parti en taxi, vers 22h.

Le lendemain matin, il revenait avec sa femme, scandant «douleur! douleur!», ayant perdu sa patch d’anti-douleur pendant la nuit. Il a été soulagé, a dormi et ronflé toute la journée et toute la nuit.

Pendant ce temps, je faisais presque plus de fièvre mais j’avais la diarrhée. On m’a isolée (avec des rideaux) le temps de déterminer si j’étais porteuse de la bactérie clostridium difficile. J’étais confinée à mon lit, impossible de me rendre à la salle de bain malgré la diarrhée. Je vous épargne les détails mais disons que c’est pas tout le personnel qui acceptait volontiers de me donner du savon pour que je me lave les mains…

À son réveil, mon voisin s’est mis à appeler «café! Café! Où est donc le petit café?». J’ai vu ses jambes nues sous mon rideau, puis sa tête et son torse, nu itou, se sont pointées dans mon rideau. J’ai sonné pour qu’on s’occupe de lui. Lorsqu’il a compris qu’il n’aurait pas sa gorgée de café avant une bonne heure, il s’est habillé et a entrepris de repartir chez lui. Le personnel a tellement rushé pour le garder qu’il a été décidé qu’un préposé le surveillerait constamment.

Évidemment, il n’y avait rien à surveiller pantoute. Une fois sa douleur apaisée, mon voisin ne faisait que ronfler. Il était très confus, c’est vrai, mais complètement inoffensif. Il aura tout de même fallu une médecin remplie d’empathie, pour expliquer à mon voisin et à sa femme, la raison de sa présence au septième étage : le retour du cancer, celui dont on ne peut malheureusement pas se débarrasser.

Il m’aura fallu à moi-aussi, cette explication du médecin pour comprendre, pour faire preuve d’un minimum d’empathie envers mon voisin. J’ai tout de même été heureuse d’avoir un petit break, alors qu’il est sorti quelques heures pour aller manger à la maison. On venait de lever mon isolation, puis j’ai reçu la visite de mes deux amours.

À ma dernière journée d’hospitalisation, je suis devenue mon voisin. Je n’avais pas dormi de la nuit, je n’avais plus de fièvre, plus de diarrhée, je voulais m’en aller. À mon tour d’attendre quatre heures pour voir le médecin passer et tenter de le convaincre de me libérer. J’ai pu marcher jusqu’à l’étage du dessous pour qu’on m’enseigne à m’injecter des antibiotiques mais on m’a refusé la marche pour aller à mon traitement de radiothérapie.

J’étais furibonde. J’avais envie de pédaler, voire de courir, pis j’étais confinée à une chaise roulante pour me rendre à l’endroit que je connais le plus de l’hôpital : «c’est la procédure». J’ai réussi à convaincre la radio-oncologue de me laisser conduire ma propre chaise roulante entre son bureau et la salle d’attente pour le traitement. Arrivée là, j’ai fait le clown mais je rushais un peu à pousser la chaise vide. Un homme m’a dit «attention, je ne suis pas sûr que vous ayez le droit de faire des U-turn».

Après une semaine, j’ai un peu oublié où je voulais en venir avec ça. Je crois que je voulais écrire que ma cohabitation forcée avec une personne âgée très malade m’a ouvert l’esprit, assez pour me faire faire un virage.

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